LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA BONNE BOSSE

5 Jul 2021 LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA BONNE BOSSE
Posted by Author Ami Bouganim

 Il avait une grande intelligence dans sa bosse. Mais elle était lourde à porter. Partout, on en riait, raillant l’allure qu’elle lui donnait. On lui prêtait des pouvoirs occultes et des vices obscurs. Il avait beau prétendre que sa bosse lui assurait un surplus d’intelligence, il ne réussissait qu’à exciter les rires. On ne lui concédait que de la graisse et, peut-être, des ressources pour le lucre. On n’attendait pas de lui d’instruire la galerie mais de la distraire. Un être sordide, imprévisible et traître, plus malfaisant que bienveillant, roué aux pires manigances.

Pendant des années, il résista, ne désespérant pas d’obtenir, grâce à ses œuvres, une réhabilitation intellectuelle de sa bosse. Il distribuait son bien aux institutions caritatives, il militait pour les bonnes causes, il écrivait toutes sortes de livres. Il était si intimement convaincu que sa bosse était le siège d’une intelligence qui le mettait au-dessus du commun des mortels qu'il ne se résolvait pas à s’en débarrasser par une intervention chirurgicale somme toute bénigne. Ses tentatives de plaider l’intelligence de sa bosse tournaient à la mascarade. Plus il tentait de la redorer et plus il se ridiculisait.

En définitive, il céda et se prêta à sa rabotisation médicale. On lui introduisit sa bosse à l’intérieur, dans une cavité entre le cœur et l’estomac. Le cœur en pâtit, l’estomac aussi, et la bosse intérieure se mit à sécréter de la mauvaise bile. Désormais, il avait l’air plus châtré que lubrique, plus hargneux que méchant, plus timoré que rusé. Surtout, nul ne comprenait plus son rôle et sa mission en ce monde. Lui-même se consolait à la perspective de contribuer sa bosse à la science pour que, en découvrant qu’elle recelait des glandes intellectuelles extraordinaires, l’on répare le tort qu’on lui avait causé en méconnaissant son génie.