MEMOIRES DE JERUSALEM : LE CHANTIER DE L’INCONNU

4 May 2026 MEMOIRES DE JERUSALEM : LE CHANTIER DE L’INCONNU
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem est une allégorie architecturale de et sur Dieu, un chantier condamné à rester inachevé parce qu'il lui est dédié. Malgré les révisions perpétuelles de ses archéologues, de ses bâtisseurs et de ses commentateurs, elle passe pour une vieille ville veuve ridée à laquelle on tente de tirer la peau dans une cacophonie de lamentations, de repentances, de litanies, de protestations et de drapeaux au vent ou en berne. Elle est morcelée parce que Dieu n'a cessé de se diviser et de diviser les hommes et qu'il ne se décide pas à les départager. Elle ne reconnaîtrait plus ses enfants, ne les pleure plus, voire elle ne se reconnaîtrait plus et qui ne lui accole un s de pluriel bernerait ses visiteurs et ses passionnés.

Jérusalem n’est pas unifiée, elle ne le sera pas de sitôt. Jérusalem Est, dont les infrastructures remontent à la période jordanienne, est résolument palestinienne. Le village de Siloé est une poudrière au seuil de la ville nouvelle, la vieille ville est solidement tenue par les marchands de ses souks. Le mont du Temple serait le volcan théologico-politique le plus menaçant au monde. Le quartier de Méa Shéarim est en dissidence intégriste avec l’administration et la gestion municipales. Il n’est que des âmes délicates ou perverses, se posant tour à tour en rabbins, philosophes, écrivains, commentateurs pour lui déclarer leur amour. Ils connaîtraient si peu la ville qu’ils ne s’y risquent qu’en pèlerins et encore évitent-ils le mont des Oliviers pour ne pas s’ouvrir d’une vocation messianique entravée. Elle ne sera unie que lorsque Dieu sera Un, quelles que soient les imprécations et les bravades des uns, les processions et les parades des autres. Pourtant, on sent le monde branché sur elle, cherchant de son côté de nouveaux élans religieux pour revigorer ses vaines passions intellectuelles. Ernst Bloch parlait d’une « piété proprement théurgique qui, par amour pour Sion, ne peut se taire, par amour pour Jérusalem, ne peut s’arrêter » (E. Bloch, « La forme de la question inconstructible », « L’Esprit de l’Utopie », Gallimard, 1977, p.202.) C'était avant que Dieu ne soit réduit en cendres à Auschwitz et qu’il ne ressuscite en Israël. C'était surtout avant qu'il ne se mette à incarner l'Inconnu (e) absolu et ne succombe au… syndrome de Jérusalem.

Pendant deux mille ans, Jérusalem a été la mythique capitale de la Diaspora. Les Juifs se tournaient vers elle pour prier. Tout était occasion à l’évoquer, la mentionner, rêver d’elle. On ne l’oubliait pas sans s’oublier. La cité était le clavecin de Dieu, un vaste caravansérail pour exilés, un collège de prophètes, le berceau du Messie… l’antichambre du monde à venir. Pourtant, on l'aura davantage évitée qu'on n'aura cherché à l'habiter. Pour ne pas se désoler avec elle, d’avoir été abandonnée par Dieu et d’avoir assisté à la destruction de son temple. On venait plutôt pour y mourir, mériter d’y être enterré et figurer parmi les premiers à ressusciter. Dès la première moitié du 16e siècle, une muraille imperturbable la ceinturait pour la protéger, elle ne desserra pas son étreinte vers à la fin du 19e siècle sans se tourner contre elle pour la diviser encore plus. A l’intérieur, se pressaient les quartiers musulman, chrétien, arménien, juif, le long d’un souk parmi les plus miniaturisés au monde. On y trouvait encore un mur des lamentations qui versait des larmes, le tombeau d'un Dieu d’où s’échappaient des relents et des litanies de sépulcre, un rocher de litiges célébré par des arabesques.

Au début du 20e siècle, Jérusalem passait encore pour un gros bourg cosmopolite, une ville d'Asie davantage que d'Orient, où l'on vivait de la charité du ciel, les juifs autant que les chrétiens et les musulmans. Les premiers vivaient des subsides provenant de la Diaspora, les seconds de la charité des institutions chrétiennes, les troisièmes des revenus des Habous. Une ville mendiante vivant de la grâce du ciel et de la poussière de l’histoire. Brenner, écrivain hébraïque de la première heure, était partagé dans ses sentiments : une ville bâtie sur la paresse et le rêve, le mensonge et l'extorsion, « dépendant entièrement des faveurs des donateurs et de leurs caprices » (H. Brenner, « Deuil et Echec », « Ecrits », vol. II, p.1470). Ce serait toujours une ville mendiante, sollicitant les donateurs sur terre et au ciel. Ses hôpitaux sont des monuments de la philanthropie. Ses parcs. Ses places. Son université. Ses églises. Ses musées. Ses instituts de recherche sur tout et sur rien. Bien sûr, la distribution, alors comme aujourd’hui, est aux mains des dirigeants des Fondations ou d’occultes aiguilleurs des prières.

De nos jours, la muraille est toujours là, plus impavide que jamais. Le mur accueille plus de commémorations que de lamentations. Le Saint-Sépulcre est toujours un chassé-croisé de soutanes, d'ombres et d'auréoles. Le rocher des litiges est toujours disputé. Les lieux seraient déséquilibrés, topographiquement, architecturalement, religieusement, culturellement… humainement. On ne passe pas d'un quartier à l'autre sans changer d'univers, on perd vite le sens de l’orientation. Rien n'est sûr, rien n'est certain. On n'est pas plus d'accord sur l'emplacement du tombeau du Christ que sur celui du roi David, ce qui inspirait à Yehuda Amichaï, grand poète de Jérusalem, ces vers : « Je lui ai révélé que le roi David n'est pas enterré / dans sa tombe et que je ne vis pas dans ma vie. » Le véritable mont Sion serait ailleurs, la vallée de la Géhenne peut-être aussi. Sans parler du mont du Mauvais Conseil qui n’arrêterait pas de se déplacer. On ne se départ pas du vertige que procure cette cavalcade des jours se tressant de violences et de recueillements, de tintements de cloches et d’appels de muezzins, d’encensements et d’anathèmes. On presse le pas pour ne pas courir le risque de perdre son regard. Ce chantier de la résurrection, réfractaire aux innombrables plans d’urbanisme, se comblerait de catacombes.

Jérusalem est hantée de créatures qui, passées d'une rive à l'autre, ne regrettent l'autre rive que pour la maudire ou la bénir. Les plus troublées sont encore celles qui ont quitté les rives divines pour des rives séculières ou le contraire. Les premières n'ont fait rien moins que de se délester de Dieu et passent leur vie à tenter de renouer avec lui ; les secondes n'ont fait rien moins que de l’empailler de kabbale et passent leur vie à se convaincre qu'elles n'ont pas ressuscité un spectre. Les psychothérapeutes ne comprennent rien à la possession de ces vibrants caractères prophétiques atteints à leur tour du divin syndrome de Jérusalem. Ils incriminent l'écart entre l'image biblique, somme toute idyllique, que l'on a de la ville et sa réalité prosaïque allant de l’enthousiasme à l’accablement. On s'attend à voir une ville pure et sereine et l'on se heurte à l'encombrement des religions. L'entassement du sacré. L'inextricable écheveau de l'histoire. L'embrouille dans les esprits. L'embouteillage dans les rues. Les thérapeutes ne sont pas hommes de religion. Sinon ils reconnaîtraient que c'est toute une humanité qui est possédée par son Dieu et qui donne des signes de délire mystique. Pour Ernst Bloch, la nostalgie de Jérusalem est constitutive du judaïsme diasporique qui fait de l’homme une brindille qu’un rien ballotte d’un abîme à l’autre dans l’inconscience ambiante. Sans autre ressort que la quête de soi, menée par un inconnu sous le signe de l’inconnu, du côté duquel on ne se risque que par le rêve et la prière, sans en saisir grand-chose, et avec lequel on ne renoue vraiment que par la mort.

Ce serait désormais une caisse de résonance, du ciel sinon de la terre. La ville-basse est si saturée de divinité qu’on se dépêche de gravir les côtes des nouveaux quartiers pour mieux respirer. Mais la ville basse ne cesse d’escalader les côtes et de les investir. Bientôt Jérusalem ne sera qu’une vaste ville basse, si encombrée de banlieusards du ciel que l’on ne trouverait plus son loisir à flâner. Les cultes sont si imbriqués les uns dans les autres qu’on en perd le sens de l’au-delà. On la quitte alors pour le désert qui balancerait entre ses exhalaisons de sainteté et les persistants relents de Sodome. On ne partirait de nouveau en exil que pour connaître un peu de répit et recouvrer sa nostalgie de Jérusalem.