The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : DIDEROT, ENTRETIEN ENTRE D’ALEMBERT ET DIDEROT (1769)

Ce n’est pas du dialogue, ce n’est pas de la dissertation, ce n’est pas de l’aphorisme. C’est le philosophe qui se moque de soi et de ses prétentions. C’est un auteur railleur qui s’engage dans des considérations matérialistes plus amusé par elles qu’attiré par les philosophies scolastiques qui ne sécréteraient que du « galimatias métaphysico-théologique ». Sa marginalité séduit, son originalité convainc. Il procéderait à des exercices de pensée pour soulager la lourdeur de penser. On peut se risquer à tout, on doit tout pousser au burlesque. On ne serait que de chair et d’excréments. La vie ne serait un grand drame qu’autant qu’on l’arrache à la banalité « des testicules de notre père et de notre mère ». Même si c’est pour devenir Rousseau, même quand on l’est : « Voici en quatre mots la formule générale : Mangez, digérez, distillez… » Nous ne serions que matière et ce sont les testicules qui procèdent en premier et en dernier à sa grande transmutation, de la matière inerte à la matière inerte en passant par ce leurre pour le sublime que poursuivraient les pédants.
Diderot compare « les fibres de nos organes à des cordes vibrantes sensibles » qui oscillent longtemps après avoir été pincées, entrant en résonance, les idées ne s’associant pas les unes aux autres autant qu’elles résonneraient les unes dans les autres. Ce serait malheureusement trop abscons pour en tirer des conclusions, tant Diderot s’attache à montrer une continuité entre la matière et la vie. Son matérialisme est si audacieux que lui-même ne le prendrait pas au sérieux sinon sur le mode philosophique du rêve. Sur ce thème, on aurait des considérations dignes des braves illusionnistes de l’IA en quête de ressources pour prospecter ce qu’il convient de désigner comme le phénomène le plus courant et le plus inaccessible à la recherche et à la pensée. On n’en dit rien, on n’en a rien dit. On doit s’accrocher pour suivre les considérations de Diderot sur l’on ne sait quel centre – nerveux ? émotionnel ? vital ? – qui commanderait ses cordes, quoi qu’il entende par elles. Or on ne peut s’y intéresser sans avoir à l’esprit le fatras des élucubrations sur le cerveau, voire sur l’inconscient. Ce n’est pas plus fantaisiste que ce que nous serinent les chercheurs en neurosciences ou, pire, les charlatans de l’âme. Ca présente sur eux le mérite de ne pas se prendre au sérieux. On a au passage des phrases qu’on ne trouve ni chez les uns ni chez les autres, qu’on ne saurait attendre d’eux : « Les êtres sensibles ou les fous sont en scène, il (celui qui a brisé l’anse de la peur) est au parterre ; c’est lui qui est le sage. » On reste avec ce séduisant portrait de l’homme comme clavecin, particulièrement sensible à la dissonance et à la consonnance de ses cordes, et avec l’assimilation de l’humanité à une ruche : « L’homme se résolvant en une infinité d’hommes atomiques, qu’on renferme entre des feuilles de papier comme des œufs d’insectes, qui filent leurs coques, qui restent un certain temps en chrysalides, qui percent leurs coques et qui échappent en papillons. »
Cette vision des choses présenterait le mérite de mieux se résoudre à mourir puisqu’on ne serait qu’un débris d’humanité se recyclant en permanence. Diderot reprend la notion de transmigration – dénuée d’âme – pour caractériser une humanité en mutation perpétuelle – en évolution : « Dans la goutte d’eau de…, tout s’exécute et se passe en un clin d’œil. Dans le monde, le même phénomène dure un peu davantage ; mais qu’est-ce que notre durée en comparaison de l’éternité des temps ? moins que la goutte que j’ai prise avec la pointe d’une aiguille, en comparaison de l’espace illimité qui m’environne. Suite indéfinie d’animalcules dans l’atome qui fermente, même suite indéfinie d’animalcules dans l’autre atome qu’on appelle la Terre. […] Tout change, tout passe, il n’y a que le tout qui reste. » C’est intelligent, c’est l’Ecclésiaste acculé par l’insignifiance du sperme et sa hasardeuse course à la vanité de l’homme qu’il lui arrive d’incarner, sans remises, sans recours, du néant à l’être au néant, de l’inertie à la sensibilité à l’inertie, condamné à assumer, qu’il en débatte avec Dieu ou non, « le sophisme de l’éphémère » : « celui d’un être passager qui croit à l’immortalité des choses », placé pour un court moment, sur la ligne de l’évolution, en phase ou en déphasage avec elle, léger autant qu’une rose, métaphore par excellence de l’éphémère, de la beauté et de la légèreté, dans le mouvement même des molécules, leurs agrégations, leurs mutations, leurs divisions et leurs dissolutions – nous dirions aujourd’hui les particules.
C’est, autant le reconnaître, si recherché ou brouillon qu’on n’arrive pas à suivre. Bordeu ou d’Alembert ou Diderot ne sauraient dire ce qu’ils essaient de débrouiller. Peut-être se plaisent-ils à embrouiller le lecteur, entre empirisme, sensualisme, rationalisme ; entre la morale, le social, la généalogie. C’est si mal rédigé, lourd de sous-entendus, qu’on doit s’accrocher et l’on ne trouve pas grand-chose à quoi le faire. On n’est pas désespéré de lire, on est en colère, d’autant que « Le Neveu de Rameau » et « Jacques le Fataliste » sont des réussites littéraires. Seule L’Espinasse semble suivre le médecin, tout en maudissant ses syllogismes. C’est visiblement un livre satirique sur la banalité des mutations de la matière destiné à sortir la pensée des retranchements religieux sur lesquels, prise de court, elle ne cesserait de se rabattre. Évoquant ce texte dans une lettre, Diderot se félicitait d'« avoir mis mes idées dans la bouche d’un homme qui rêve : il faut souvent donner à la sagesse l’air de la folie, afin de lui procurer ses entrées ». On a peut-être en passant l’une des rares défenses de la masturbation, on n’a pas davantage avancé dans la compréhension du rêve. Il ne serait ni de sublimations ( ?) inconscientes ( ?) ni de productions libres du langage livré à lui-même, ni de prolongations décousues des pensées à l'état de veille ni de rapiéçages de pensées latentes qui fondraient sur nous de l’on ne sait où, ni… ni… On comprend tout, la voûte céleste, le calcul algorithmique, la reproduction et l’évolution des espèces… on ne comprend toujours rien au rêve, ni chez les enfants ni chez les personnes âgées pour ne pas parler des déments.

