RATURE D’EXIL : UN LABORATOIRE DE L’EXIL

9 Mar 2026 RATURE D’EXIL : UN LABORATOIRE DE L’EXIL
Posted by Author Ami Bouganim

C’était une cité berbère cernée de murailles, protégée par des citadelles, bordée de vagues. Elle s’était donné un port pour exporter des amandes du Souss des plumes d’autruche de Sijilmassa des esclaves de Tombouctou, importer du thé des Indes des soieries de Chine des services de porcelaine d’Angleterre. Quand les caravanes sahariennes tarirent, elle se reconvertit dans la pêche à la sardine et quand les derniers chalutiers portugais migrèrent pour des eaux plus riches, les chaînes des débardeurs se débandèrent, les dernières trieuses berbères se dispersèrent et l’on vit le sel décimer les jardins. Les artisans ne produisaient plus rien, ils ne trouvaient plus acquéreurs pour leurs tables lisérées d’arabesques. Les périodes de sécheresse se répétant la vigie locale annonçait l’imminence de la fin du monde.

Les habitants s’épouvantaient avec les palmiers, se recueillaient avec les araucarias. Les grappes de mendiants, la main de l’un sur l’épaule de l’autre, redoublaient de litanies de charité et de grâce. Le ciel ne se décidant pas à se voiler et à ouvrir ses écluses, les goélands de plus en plus nombreux se rendaient à toute vitesse au chevet de l’on ne savait quelle agonie pour recueillir son âme. Le lendemain, les rues drainaient les dépouilles des vieillards qui disparaissaient à l’insu des contrôleurs des places et des rues. Les cercueils musulmans posés sur des charrettes, les civières juives portées par des bedeaux, les corbillards chrétiens attelés à un cheval. Quand la ville se calcinait, désespérant de la stérilité ambiante, une procession s’ébranlait derrière l’armature d’un lit en bois que l’on brandissait pour réclamer la pluie à grands cris. La cité éméchée raturée par le sirocco ne s’animait plus que d’une invasion de sauterelles à l’autre.

Des cavaliers tirant à blanc investissaient le Mechouar pour railler la vigie, intimider le makhzen et rassurer sur l’état du monde. Les montagnards liés par le petit doigt de la main, leurs poignards en travers de la poitrine, en quête de nouveautés, reparaissaient pour une tournée du l’étrange caravansérail. Ils ne connaissaient pas les vigies, ils ne se fiaient qu’à leurs esprits. Leurs ménestrels chassaient les démons des seuils hantés, promenaient des singes en laisse pour dérider les boutiquiers. Dans les marchés, mésanges rossignols perruches s’ébrouaient de nouveau dans des cages en osier où ils se livraient à des concerts d’oiseaux. Sur le rivage, des bagnards ramassaient la caillasse pour renforcer des digues sur l’on ne savait plus quel oued qui s’était perdu sous ses alluvions de roseaux. Des charrettes chargées de sardines suintant des remous de leur dernière marée reliaient le port au marché aux poissons ou aux conserveries artisanales.

C’était en son auguste décadence une cité vermoulue qui dégageait de suaves relents de moisissure, un laboratoire de l’exil où l’on était chez soi entre les murailles percées de meurtrières pour canons rouillées, sous des verrières sensibles aux caresses du vent. Des albatros s’échouaient sur les terrasses, des haridelles conduisaient des nacelles de cancres aux classes noires violettes et roses de Prévert. On pouvait encore voir, suprême récréation, des colonnes d’élèves s’ébranler vers les bains maures réquisitionnés par la municipalité ou le cinéma de la scala où l’on donnait le dernier Dracula pour se re remettre des prophéties de la vigie.

J’ai connu le paradis en pointillé dans le roulis de l’Océan le chant de la cigale le battement d’aile du papillon l’au revoir d’un mouchoir. Les mains derrière le dos, les regards relevés de khôl des promeneuses sans visage, les traits de soulagement des pêcheurs de retour de leurs périls nocturnes, les litanies des rides sur les visages voués à Dieu, les vaticinations de Derbalas dont on ne savait s’ils racontaient des histoires pour réenvoûter la ville ou pour l’inciter à la dissidence. L’exil était d’une sobre et douce déchéance, il cultivait de grandioses desseins de salut, en quête de terres promises au-delà de l’horizon alors qu’elles étaient sur les terrasses où se doraient les dernières esclaves enduites de musc et d’argan. Je ne demandais qu’à rester, on me pressait de partir, on m’avait rembourré de cendres pour endurer le Martyre, celles-là même que ma mère conservait précieusement pour en cimenter les braises sous l’eau tiède du shabbat qui reposait les sens ralentissait les gestes relevait les goûts excitait les prières dans les sanctuaires. C’est pansé de ces cendres que je me suis laissé entraîner par un cormoran qui rasa la presqu’île.