RATURES DE DERBALA : LA RIME MORTELLE

14 Mar 2026 RATURES DE DERBALA : LA RIME MORTELLE
Posted by Author Ami Bouganim

C'est le sérieux avec lequel l'homme des livres et l'homme des ateliers prennent la vie qui la dramatise autant. Ils présument trop de leur vanité et de son rang. Ils tombent dans l'excès d'être au-delà ou en deçà de ce qu'ils sont ou prétendent être. On ne vit pas tant l'on craint pour sa vie ; on n'est pas heureux tant l'on cherche le bonheur ailleurs que là où il se présente. L'humain n’exauce ses prières que dans l'errance et celle-ci n'est le lot que des natures somnambuliques qui courent les pistes avec une armure autour du cœur pour se préserver des propos inconsidérés, des insinuations venimeuses, des passions vénéneuses. Il barde ses loques en accomplissant de sourdes marches, en pratiquant de longues méditations, en partant de grands éclats de rire. Rien de mieux pour maîtriser l’art de l’errance que de s’initier à sa mort, d’une crise à l’autre, d’une douleur à l’autre, d’un râle à l’autre, jusqu’à se mettre à pleurer avec le goéland. La perplexité est encore la meilleure immunité contre l'accablement :

« O l’homme aux haillons, tel est l’état des possédés / L’homme à la canne et aux vieux habits, tel est l’état des possédés. »

Derbala n’est plus vraiment, il n’a rien à craindre, il ne sera bientôt plus. Le soleil peut s’embraser, la terre trembler, l’Océan déborder. Ce n’est plus qu’un intrus dans une hommière de l’on ne sait combien de milliards de pièces. Il reste calme, il hoche la tête, il s’incline devant la vague. Il ne sert à rien de s’inquiéter, de prier, de s’alarmer. Derbala n'est plus vraiment de ce monde, il goûte le privilège d’assister en absent à son manège. Il a jusqu’au bout du jour, de la lune, du pèlerinage. Il n’est d’autre résurrection que dans et par la simulation sans cesse répétée de la mort.

Derbala débrouille les brumes, en quête de châles et de robes, ne trouve que la rature du vent. Le jour où les vagues achèveront de rouler et de se corriger, elles l'entraîneront au large de l'oubli dans un vers que nouerait la rime mortelle.