The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
VARIATION JUDAIQUE : LE CREUSET DE LA SHOAH

On eût pu croire que ruinant toute théologie, la Shoah sonnerait le glas du judaïsme. C'était se tromper sur les ressorts de son entêtement, de sa résilience et de son ingéniosité. Il avait derrière lui trois mille ans de « théodicée » inconditionnelle malgré les doléances d’un Job et les audaces d’un Rabbi Lévi Isaac de Berditchev – grâce à eux. On n'avait cessé de blanchir Dieu et d'incriminer les hommes pour leurs crimes et leurs péchés. Communément présentée par les religieux comme une occasion de « légitimer la sentence suprême », par les laïcs, volontiers kierkegaardiens, comme une passion / contradiction / épreuve, la Shoah est vécue comme un nouveau creuset de cristallisation du destin juif. De même que le labeur et la sueur de l'esclavage en Egypte avaient cimenté les douze tribus en une seule peuplade, le sang et les cendres d'Auschwitz cimenteraient les communautés, tant en Israël qu’en Diaspora, en un seul peuple. De même que la libération d'Egypte et la traversée de la mer Rouge avaient été vécues comme une intervention miraculeuse, la création d'Israël et le rassemblement des exilés seraient vécus comme une réparation divine de la catastrophe génocidaire. Ce qui manque serait l'équivalent de l'Alliance qui avait lié les Hébreux au pied du mont Sinaï. Plutôt que de se donner une nouvelle charte de vie, les rescapés d'Auschwitz – et tous les Juifs se considèrent à ce jour comme tels – ne s'entendent pas sur une constitution ou une vocation commune. En revanche, pendant des décennies et aujourd’hui encore, quoique la politique des régents israéliens rebute de plus en plus les jeunes générations américaines, on s’accorde – ce serait le sens le plus noble du sionisme – sur la nécessité d’un asile étatique pour les Juifs persécutés ou menacés de persécutions.
Quatre-vingts ans plus tard, la Shoah exerce une pression de plus en plus insidieuse sur les esprits et plutôt que de diminuer avec les années, elle devient de plus en plus lancinante et irrésistible. On ne peut s’assimiler parce qu’on donnerait raison à Hitler, s’insurger contre le ségrégationnisme inhérent au judaïsme parce qu’on attenterait à la mémoire de six millions de morts. On ne peut dénoncer le régime d’apartheid pratiqué par le gouvernement israélien dans les territoires palestiniens de Cisjordanie et de Gaza parce qu’on trahirait leur testament, on ne peut se démarquer d’Israël parce que ce serait profaner leur martyre. On brandit la Shoah pour dissuader toute concession et ruiner toute stratégie de paix. On invente même la notion de « shoah silencieuse » pour fustiger l’assimilation des esprits rebutés par l’obscurantisme qui caractérise un rabbinisme, héritier du pharisianisme, devenu rétrograde.
D’année en année, la Shoah amplifie l’écho du silence de Dieu, légitime une pratique rébarbative, comble des homélies creuses. Elle pèse sur les considérations théologico-politiques dans le débat public au sein de la judaïcité. Elle est devenue le creuset où s’élabore la nouvelle âme juive, qu’elle soit sioniste ou diasporiste, religieuse ou athée. Le Juif serait désormais une créature exsangue, un cas pathologique parmi les hommes. Il n’est plus témoin de Dieu et/ou son élu, il n’est plus le héros d’un exil millénaire, il est un survivant paradigmatique. Le témoin et la relique du plus grand génocide jamais perpétré dans l’histoire. Il ne se défend plus, il accuse. On ne touche pas à Israël qui constitue le plus grand pansement – théologique, sociologique, culturel, militaire – sur la plaie de la Shoah. Or ce pansement présente désormais un double inconvénient : il dissuade tout esprit critique chez de nombreuses personnes et il est si mal entretenu qu’il risque de gangréner la plaie davantage que de la cicatriser.
Israël s’arroge bel et bien des droits qu’il tire de la Shoah. Ses mesures de sécurité, ses revendications territoriales… son armement nucléaire. Dans la deuxième décennie du XXIe siècle, la Shoah était de toutes les campagnes de propagande et de contre-propagande qu’orchestraient les vieux nostalgiques d’un sionisme éclairé autant que les militants suprémacistes du sionisme-religieux. En 2014, la Cour de Justice de l’Union européenne décidait de retirer le Hamas de la liste des organismes terroristes pour je ne me souviens plus quel vice de forme. Aussitôt le Premier ministre israélien donnait une de ses légendaires leçons d’histoire à l’Europe « où six millions de Juifs avaient été massacrés ». Edgar Morin avait partiellement raison de noter avec ses collègues en 2002 dans une chronique parue au Monde : « Le mot « Shoah » qui singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres […] devient la légitimation d’un colonialisme, d’un apartheid et d’une ghettoïsation pour les Palestiniens. » Il vivait trop loin d’Israël pour réaliser que la ghettoïsation était davantage celle – symbolique et désormais politique – d’Israël que des Palestiniens. Cette conscience victimaire cultive une vision unilatérale qui bascule dans un manichéisme dissuadant toute ouverture et tout dialogue. La critique venant de l’extérieur est assimilée à un nouvel antisémitisme ; la critique venant de l’intérieur à de la haine de soi.
Derrière les débats et les controverses, les Juifs n’auraient plus rien en commun. Ils n’ont pas Dieu en commun puisque des millions d’entre eux se déclarent athées, que le Dieu des intégristes (désignés par je ne sais quelle élucubration rhétorico-politique comme des ultra-orthodoxes) n’est pas le même que celui des libéraux et que depuis que l’on a découvert l’intelligence religieuse de l’hindouisme et du bouddhisme on n’est plus autant sûr que le monothéisme soit révélation de vérité davantage que le paganisme. Ils n’ont pas de rites communs puisque des millions d’entre eux se sont secoués de tous les rites ou d’une partie d’entre eux. Ils ne sont pas tant solidaires les uns des autres qu’ils veulent le faire croire puisque l’hostilité entre eux, que ce soit en Israël ou en Diaspora, n’est pas moins importante que la solidarité entre eux. Ils n’ont pas de culture commune puisque des millions d’entre eux sont dénués de toute culture juive et que celle-ci bascule dans l’obscurantisme pour des millions d’autres. Ils n’ont pas de patrie commune puisque la moitié d’entre eux n’ont pas visité Israël et n’envisagent pas, malgré les pathétiques lanceurs d’alertes en France, de le visiter pour ne point parler de l’habiter. Ils ne sont pas liés par des liens mystiques puisque des millions d’entre eux récusent toute sensibilité mystique, décèlent dans la kabbale un galimatias de sottises et assimilent les maîtres mystiques à des charlatans. Ils n’ont plus d’histoire en commun puisque l’histoire des Juifs originaires du Maroc est différente de celle des Juifs originaires de Pologne ou des Juifs américains. Ils n’auraient en commun que le traumatisme de la Shoah et la hantise de son retour. Les Juifs ne forment ni un peuple ni une nation, ni une tribu ni une communion religieuse. Ce n’est ni une communauté de sang ni une communauté du sol. C’est à la limite une communauté de souvenirs plus morbides et irascibles que souriants. Depuis que six millions d’entre eux ont été abattus comme du bétail, sans distinction de degré d’observance religieuse, d’engagement sioniste, de niveau de culture juive, dans un déchaînement de passions barbares, la Shoah leur tient lieu de Commotion où se cristallise le sur-sis, plus irascible que noble, de l’âme juive. Comme l’esclavage en Egypte l’avait été pendant trois mille ans et comme la destruction du Temple l’a été pendant deux mille ans. C’est, pour être plus précis, une accumulation de trois commotions – au moins – commémorées par la Pâque, le Jour du 9 av et le Jour de la Shoah.
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Israël s’est imposé avec les années comme le plus grandiose monument de commémoration de la Shoah, baignant dans un lancinant traumatisme qui titrera à n'en pas douter les ténèbres dans la civilisation humaine. Sitôt qu’il s'émoussera dans les consciences, Israël perdra la plus intime de ses raisons d'être. Ce n'est pas par hasard que le souvenir de l'esclavage des Hébreux en Egypte et de leur libération a été coulé dans le récit biblique, dans la célébration de Pâque et dans la vie de tous les jours. C'était son souvenir qui légitimait la conquête de Canaan et l'instauration d'une société souveraine. Le rôle de la Shoah dans les processus qui ont précipité la proclamation de l'Etat d'Israël, les vagues d’immigration qui l’ont précédée et suivie, les sacrifices consentis pour assurer sa protection, est pour l’heure occulté. On s’accroche à la version selon laquelle le sionisme est un mouvement de libération volontaire et positive de l’exil et doit concerner l’ensemble de la Diaspora. Pourtant, on ne comprendrait rien à la mobilisation militaire israélienne ni à son manège politique si l'on n'a pas à l'esprit le pouvoir de galvanisation, consciente ou inconsciente, de la Shoah. La résistance aux armées arabes qui ont investi le territoire israélien au lendemain de la proclamation de l’indépendance était celle de survivants des massacres perpétrés contre leurs proches. C'était la résistance qui n'avait pas eu lieu, le combat qui n'avait pas été livré. C'était une revanche contre soi autant que contre les nazis, engeance d'Amalek, qui avaient voulu l'éradication de la « race » juive. Derrière les soldats israéliens se pressaient et se pressent toujours six millions d'ombres. Derrière les colons de Judée et de Samarie, les transes de leurs maîtres et la fébrilité reproductrice et régénératrice dans les milieux intégristes aussi.
Quatre-vingts ans plus tard, le deuil de la Shoah se fait parallèlement de plus en plus liturgique. On ne cesse d’accumuler les rites. La Marche des Vivants. Les journées de commémoration. Les cercles de conteurs. La récitation des noms des déportés. Les morts sont des « martyrs du Nom », les rescapés des héros à vie. Ce ne sont peut-être plus eux – de plus en plus rares – qui donnent leur témoignage, mais leurs fils et filles, leurs petits-fils et petites-filles qui assurent le relais. Ils parlent de leurs parents et grands-parents ; ils tatouent leurs numéros sur le bras pour le perpétuer. Ce n’est ni l’amour ni la solidarité qui cimentent la population juive en Israël ou en Diaspora, c’est la peur, surtout elle. La peur d’un retour de la Shoah sous la bombe iranienne, les missiles du Hezbollah, une nouvelle incursion des Gazaouis. La politique des régents israéliens est commandée et aiguillée par cette peur, constitutive désormais de la condition juive, pour le meilleur et pour le pire, pour l’on ne sait combien de siècles sinon de millénaires, que rien ne dissiperait jamais, ni accords de paix ni garanties internationales. C’est une communauté de la peur, volontiers paranoïaque. Les réseaux de solidarité et de complicité se trament sur des souvenirs de catastrophes historiques et de hantises de persécution et d’extermination, pour ce que l’on est autant que pour ce que l’on n’est pas, pour ce que l’on doit être autant que pour ce que l’on a cessé d’être. En s’acharnant même contre les Juifs assimilés, le nazisme interdisait jusqu’à la désertion du judaïsme pour l’assimilation ou la conversion. Sinon on se déteste cordialement, au point qu’on a du mal à faire un relevé des détestations mutuelles. Les ashkénazes détestent les séfarades, les laïcs les religieux, les sionistes les non-sionistes, les intégristes les orthodoxes, les orthodoxes les libéraux, les intellectuels les masses populaires, les citadins les banlieusards, les artistes les ouvriers, les riches les pauvres, les colons de Judée et de Samarie les habitants de la bande côtière. C’est saturé de détestation gratuite.
Le judaïsme serait désormais – pour l'heure ? – une religion du traumatisme absolu, ne poursuivant le salut de l'humanité qu'autant qu'il panse la ruine de la civilisation, du progrès, de la culture. Cette fois-ci, malgré une longue expérience, le traumatisme se révélerait insurmontable – à moins que les Juifs ne s’illustrent comme instigateurs de civilité et de moralité religieuses tant en Israël qu’en Diaspora. Or, l’on assiste, quoi qu'en disent les experts, à un tarissement de la veine théologique, et à moins de s’enfouir la tête dans un châle de prière, jour après jour, on ne comprend pas la monstruosité de Dieu. La Shoah ne risque-t-elle de se révéler – parallèlement ? par ailleurs ? plus tard ? – comme le creuset où se diluerait la condition juive ? Après la destruction de Jérusalem et de son temple par les Romains, le Dieu libérateur de l'esclavage d'Egypte s'était exilé avec son peuple ; après Auschwitz, on ne saurait ni ce qu'il devient ni quoi en faire. Pour le sauver, pour le réhabiliter, pour l'excuser… pour le repenser. On tente de l’israéliser, c’est-à-dire d’en faire l’architecte suprême d’Israël. Il s'est même trouvé des commentateurs pour dire que la création et la construction d'Israël ont drainé et mobilisé des passions qui, autrement, auraient été investies dans des actions de vengeance contre les Allemands et leurs collaborateurs.
En débarrassant le monde de ses Juifs, les Allemands poursuivaient une mission dont ils se sentaient investis. C'était parce qu'ils étaient porteurs d'une civilisation supérieure qu'ils se sentaient désignés pour épurer l'ancienne. Ils étaient si désorientés qu'ils ne savaient plus ce qu'ils étaient. On les avait tant gavés de culture qu'ils la vomissaient. Les artistes s'étaient toujours permis des excentricités sinon des excès. Leur talent les excusait, leur génie les couvrait. On leur concédait une liberté au-delà de la liberté ; on leur passait déviations et perversions. Pourquoi n'en accorderait-on pas à un peuple artiste soulevé par une mystique du génie en général et de leur génie en particulier ? La nation allemande devait se ressaisir, se mobiliser et imprimer un tournant à son destin. Heidegger se posait en maître de ce tournant, calqué sur celui de Hölderlin, dont le retournement démentiel caractérisé de natal et de patriotique recouvre et engage « un virage occidental » (Voir M. Heidegger, « Terre et Ciel de Hölderlin », dans « Approche de Hölderlin », Gallimard, 1973, p.205, remarque 1). L’irrecevabilité de la prétention élective juive ne cessera de s’accentuer, malgré toutes les protestations des penseurs du judaïsme. On ne peut se présenter en élu de Dieu et ne pas s’attirer la raillerie ou l’hostilité. On ne peut que s’exposer à des poursuites. Schopenhauer, probablement le plus délié des philosophes allemands, déclarait : « Les Juifs sont le peuple choisi de Dieu. – C’est fort possible, mais les goûts diffèrent : ils ne sont pas mon peuple choisi. Quid multa ? les Juifs sont le peuple choisi de leur Dieu, et il est le Dieu choisi de son peuple et cela ne regarde personne. » Je crains que ce ne soit la même chose pour J. D. Vance dont les dernières déclarations montrent à quel point les prétendus experts de l’antisémitisme n’en disent pas grand-chose faute d’occulter la part de responsabilité des Juifs dans l’interminable procès qui leur est intenté…

