CHRONIQUE DE PHILISTIE : LE BUS DES KABBALISTES

16 Sep 2026 CHRONIQUE DE PHILISTIE : LE BUS DES KABBALISTES
Posted by Author Ami Bouganim

Soixante-dix ans plus tard, c'est un revenant. Il a la corpulence de mes mendiants, leur allure, leur barbe clairsemée, leurs lèvres charnues. Il s'assoit à côté de moi dans le bus. Il porte une djellaba bleue et des savates marocaines. Je ne peux m'empêcher de remarquer :

« C'est une belle djellaba.

– Comme celle que portait mon regretté père, paix à son âme.

– Tu l'as fait venir du Maroc.

– Je l'ai commandée à une couturière. »

Il dit s'appeler Benmoha – de tribu de Moïse – et être originaire de Marrakech. Les Benmoha, à l'en croire, sont dangereux. Ils provoquent la mort d'autrui par le sortilège, l’incantation, l’amulette et l’œil noir :

« Ça t'est déjà arrivé d’abattre des gens ?

– Oh ! Oh ! Oh ! »

Deux cents personnes au moins, tous de la même synagogue, reposeraient au cimetière par ses charmes. Ces gens-là ne peuvent déballer leurs démêlés avec le pauvre peuple de Dieu sans basculer dans l’homélie politique. Sur les pouvoirs du Zohar, sur les vertus des psaumes, sur le génie pervers du Premier ministre. Il assure avoir passé dix ans au pied du Mur des Lamentations pour tenter d’élucider les circonstances de la mort de son père. Quand il découvrit dans une illumination qu'il avait été assassiné au Maroc parce qu’on convoitait ses biens, il décida d’y retourner pour le venger. Malheureusement, les services secrets lui ont demandé de renoncer à sa vengeance et posant un doigt sur les lèvres pour dire qu’il ne divulguerait jamais des secrets d’Etat, il enchaîne sur les Marocains qui seraient tous – presque tous – des exilés d'Ephraïm ou, selon des chercheurs émérites, des Ashkénazes qui ont échoué au Maroc. Les Abihserra seraient originaires d'Ukraine, les Elbaz de Pologne. Les marabouts s'allient les démons en leur consentant les péchés de leurs patients dont ils passent pour être friands.

Ce n’est ni plus ni moins vraisemblable que ce que nous racontent les prestigieux ethnopsychiatres se doublant ou non de kabbalistes. Lui assure avoir abattu toute la kabbale, il la pratique au marché. Je ne comprends pas, il refuse de m'initier. Je dois m’acquitter d’une aumône comme pour les psys qui exerceraient l’art de la mendicité juive en pratiquant l’écoute et le silence. Je dois seulement savoir que les marabouts sont les meilleurs arbitres entre les clans rivaux de la pègre nationale. Il se penche à mon oreille pour chuchoter :

« Ils se livrent tous au commerce de la prostitution. »

Il me confie encore sans transition que le Baron de Rothschild, le grand et généreux donateur, est mort de faim :

« Comment ça ?

– Comme tu l'entends.

– D'où tiens-tu cela ?

– C'est bien connu.

– Moi, je ne suis pas au courant. 

– Il est entré dans sa chambre forte, les portes se sont refermées et il n'a pu les rouvrir de l’intérieur. »

 

Je ne sais s'il est sioniste suprématiste ou antisioniste extrémiste, messianiste déluré ou antisémite convaincu. Il m'entretient d'un air si entendu, en grand initié aux mystères de Dieu et de sa création, averti de l'avenir de l'humanité en général et de mon sort en particulier, que je le range parmi les thaumaturges de tout et de rien qui pullulent dans la contrée et sur télégramme, membre de la pire secte qui ait sévi dans les esprits à ce jour sous le magistère de Rabibi qui ne serait rien moins que le Messie menteur qui précède et annonce le Messie sincère. Mon compagnon de bus décèle partout des signes messianiques. Sur les branches des arbres, les attaques terroristes, les accidents de voiture. Lui-même se prend pour un prophète inconnu. Il a l'âge auquel mon maître de kabbale à l’université hébraïque de Jérusalem est mort. Sa vision des choses. Sa démence divine. C'est troublant et vertigineux. Pourtant, ce n'est qu'un malabar déclassé par les ans, comme cette contrée en produit sans discontinuer. On les trouve volontiers dans les bus qui charrient tous les privés de permis de conduire. Il se rend au marché. Il n'est pas débardeur – il n’a plus l’âge ; il n’est pas marchand – il n’aurait pas pris le bus. Pour détenir autant de secrets sur Rothschild, il ne peut être qu’un de ses déshérités. Pour couronner le tout, il me demande avant de descendre :

« Que penses-tu des deux traîtres qui ont connu leur demi-heure de gloire à Venise ? »

Je redouble de vigilance pour ne pas m’exposer à ses incantations. Je me tais plutôt que de lui confier que j’ai entendu pire dans la bouche des politiciens et des commentateurs, sur toutes les chaînes et toutes les ondes. Je serais obligé de dire ce que j’entends par pire et ça m’aliénerait les intellectuels juifs français aussi.