HOMO RIDENS : LE RICTUS DE GOGOL

15 Oct 2026 HOMO RIDENS : LE RICTUS DE GOGOL
Posted by Author Ami Bouganim

Les Russes sont trop emmaillotés pour rire aux éclats, trop pétris de culture pour faire de l'humour sans décocher des piques. Le plus illustre d’entre eux allie la raillerie à la satire, le comique à l'humour. Gogol pousse les traits de ses personnages à la caricature, voire à l'absurde. Dans Les Âmes mortes, Tchitchikov part de rien, presque rien, et se lance, avec un valet et un cocher, dans l’acquisition tambour battant d’âmes mortes. Il ne nous associe ni à ses pensées ni à ses manigances, menant son commerce en solitaire, à l'insu du lecteur. Il mange bien et dort bien – « du merveilleux sommeil, apanage des heureux mortels qui ignorent les puces, les hémorroïdes et l'excès d'intelligence »[1]. Son commerce des âmes mortes le conduit d'un personnage truculent à un personnage timbré et partout, on sourit devant leurs excès et leurs déboires. Surtout, dans la deuxième partie des Âmes mortes, où l'humour gogolien trouve, malgré son didactisme et quoi qu’on en ait dit, toute son envergure. Gogol fait de Tchitchikov un coquin pour ne pas s'aliéner un lecteur que rien n'irrite autant que de lire sur ses propres turpitudes, même peintes sur le visage d'un autre. Lui-même se désigne comme « l'homme qui fait rire les hommes ». Il lui arrive de se moquer de soi, de ses audaces et de ses timidités, de ses réticences et de ses craintes, comme lorsqu'il bégaie pour décrire je ne sais quelle société des dames : « L'auteur recule devant cette tâche ardue. D'un côté, il se sent arrêté par le respect dû aux épouses des hauts dignitaires ; d'autre part... d'autre part, mon Dieu !... c'est tout simplement difficile... Les Dames de N... étaient... Non, impossible : la timidité me retient... Ce qu'il y avait de plus remarquable dans les dames de N... C'est étrange, la plume refuse le service, devient de plomb. Allons, laissons à qui possède une plus riche palette le soin de dépeindre leurs caractères ; crayonnons seulement de l'extérieur[2]. »

Gogol recourt au comique pour sortir les lettres russes du bourbier du cœur dont les productions séduisent tant le lecteur. Il déplore que l'on se plaise à décrire des situations où l'on accentue la grandeur d'âme au détriment d’une réalité souvent prosaïque et désespérante, se désolant du donquichottisme qui guette une littérature par trop sentimentaliste : « Le caractère russe se gâte, et c'est déplorable ; le voici maintenant imprégné de donquichottisme, ce qui ne s'était jamais vu auparavant ! […] On devient un Don Quichotte de l'instruction ; on ouvre des écoles dont un imbécile n'aurait pas l'idée. On en sort des propres à rien, aussi bien pour la ville que pour la campagne, des ivrognes ayant le sentiment de leur dignité. S'adonne-t-on à la philanthropie ? On devient un Don Quichotte de l'altruisme ; on dépense un million à construire d'absurdes hôpitaux, des bâtiments à colonnes, on se ruine et on réduit les autres à la besace[3]. » Les Âmes mortes procéderaient incidemment au procès d’une littérature vertuesque qui ne mettrait en scène que de nobles caractères dans des drames se dénouant le plus moralement du monde. Gogol s'élève contre la littérature de cœur comme Cervantès s'élevait contre la littérature chevaleresque. Il souhaitait peut-être se donner un Don Quichotte russe en Tchitchikov et un Sancho Pança en son cocher. Sans le côté caricatural de l'un, la malice de l'autre. Plutôt qu’une ascension dantesque de l’enfer des âmes mortes au paradis des âmes rédimées.

Prenant le contre-pied de cette littérature du cœur, Gogol se livre à une satire des mœurs russes dans toute leur désuétude : « Pour leurs anniversaires, ils se faisaient des surprises, s'offraient, par exemple, un étui à cure-dents en perles fausses. Et, bien souvent, assis côte à côte sur le canapé, l'un abandonnait sa pipe, l'autre son ouvrage, pour échanger un baiser si long, si enamouré, qu'on aurait eu le temps, pendant qu'ils se livraient à ce jeu, de fumer une cigarette[4]. » Une satire encore plus mordante de la servitude russe dans toute sa dégénérescence : « Le domestique planté derrière sa chaise moucha fort à propos M. l'Ambassadeur, prêt à laisser choir une large goutte en son assiette[5]. » Gogol déblaie l'immuable manège de l'administration, de ses excès et de ses abus, s'imposant comme le poète de la province russo-ukrainienne, en jachère malgré ses ressources, et de ses personnages, dérisoires malgré leurs grades. Les rires masquant souvent des pleurs, Gogol se propose de « contempler, à travers un rire apparent et des larmes insoupçonnées, l'infini déroulement de la vie ». Son rire est un rictus qui trahit comme l’aveu d’u déni de soi. On découvre son portrait alentour, on en rit pour se démarquer de la caricature qu’il renvoie de vous.

La satire de Gogol est d'oubli et d'inconvenance. Il tire le trait à l'excès, l'étendant inconsidérément. Il brouille les limites entre le convenable et l'inconvenable ; le noble et le ridicule : « Les moujiks rencontrés avaient l'air intelligent ; les bêtes à cornes étaient des sujets d'élite ; les porcs même avaient un vague air de noblesse[6]. » Un comique gentil, pittoresque, sans trop de lourdeurs : il « éternua de nouveau si fort qu'un dindon, qui se trouvait à point nommé près de la fenêtre fort basse, lui jabota en son bizarre langage quelques mots rapides, qui signifiaient sans doute : « A vos souhaits ! » Tchitchikov le traita d'imbécile[7]. » Gogol ne répugne pas pour autant aux procédés comiques les plus éculés. Ainsi de la distinction entre gros et maigres dont le contraste est source de rires. Les premiers ont le souci de leur personne, les seconds le négligé de leur personne : « En ce bas monde, hélas ! les gros s'entendent mieux que les maigres à arranger leurs affaires. Ceux-ci sont le plus souvent surnuméraires ; on ne les charge plus que de missions sans conséquence ; ils frétillent de-ci de-là ; leur existence est inconsistante, précaire. Les gros, au contraire, se carrent dans des emplois de tout repos : la place est bonne, ils s'y cramponnent ; elle pliera peut-être sous eux, mais ils ne la lâcheront pas. » La roue tourne cependant et les gros riches ont de maigres et galants héritiers qui ont vite fait de dilapider une fortune laborieusement accumulée.

Le Russe serait si velléitaire qu’il ne peut que s’attirer la raillerie, tellement atrabilaire qu'il en devient comique : dans la deuxième partie des Âmes mortes, Khlouboïev déclare un rien désabusé : « Il me semble parfois que le Russe est condamné sans appel. Il entreprend tout et n'aboutit à rien. Il pense toujours commencer dès le lendemain une vie nouvelle, se mettre à la diète ; le soir même, il s'empiffre, au point de pouvoir seulement clignoter, la langue pâteuse ; et il demeure là comme un hibou, à dévisager les gens. » Gogol arrive à la conclusion que le Russe a un grain de folie : « Il nous manque quelque chose ; mais quoi, je ne saurais le dire. » Gogol pousse l'humour dans les retranchements du comique, comme dans ce rapport sur les activités de Tchitchikov où un honorable lettré écrit : « La requête de M. le conseiller de collège Pavel Ivanovitch Tchitchikov renferme un malentendu, car par inadvertance les âmes recensées y sont qualifiées de mortes. Il entend passablement par là les âmes proches de la mort, mais non mortes. Cette appellation même dénote une instruction empirique, sans doute bornée à une école paroissiale, car l'âme est immortelle[8]... » Gogol donne volontiers dans le comique des personnages. Tchitchikov mise innocemment sur l'escroquerie pour mieux se donner un semblant d'honnêteté, on ne rit pas de lui et avec lui sans lui concéder notre complicité et notre soutien. Kochkariov, féru de culture et de progrès, tentant de pratiquer sur sa propriété une rationalisation de l'économie rurale à coups de commissions nous est présenté comme « un phénomène consolant. Il sert à refléter sous une forme caricaturale les absurdités de nos beaux esprits, qui, sans connaître leur affaire, s'entichent d'extravagances empruntées ailleurs[9]. » Les partisans des belles lettres « nient qu'un puissant éclat de rire vaille un beau mouvement lyrique et qu'un abîme le sépare de la grimace des histrions »[10]. Un des traits du génie comique gogolien consiste peut-être à donner à la satire une tournure laudatrice : « Le maître de police était en quelque sorte le père et le bienfaiteur de la ville. Se sentant en famille parmi ses administrés, il se servait comme chez lui au marché et dans les boutiques. Il remplissait si admirablement les devoirs de sa charge qu'on ne savait s'il était fait pour l'emploi ou l'emploi pour lui. Cet habile homme, qui tirait de sa place le double de ses prédécesseurs, avait su pourtant gagner l'affection de toute la ville. Les gens de négoce l'aimaient pour sa simplicité ; il tenait leurs enfants sur les fonts, leur donnait du compère, et quand il les rançonnait, il y mettait des formes. [...] Bref, un brave homme[11]! »

Seule la satire pouvait encore abattre les cloisons entre les classes et les grades et dissiper les relents de moisissure que dégageaient cette Russie tsariste où l’on évaluait et taxait les propriétaires au nombre de leurs serfs – les âmes –, où les recensements étaient établis tous les cinq ans et où pendant cette période, les propriétaires étaient tenus de s’acquitter de la capitation pour les morts aussi – de là les âmes mortes. Tchichikov rachète ces âmes pour les affecter à des propriétés acquises au nombre de leurs âmes dans le but de les revendre augmentées des nouvelles âmes mortes et réaliser des plus-values sur des âmes qui, en principe, ne valaient rien. C’est un commerce illicite autorisé par les aberrations d’une bureaucratie bornée, ça se rencontre encore de nos jours partout où se pratiquent des économies parallèles. Gogol éventerait de ses miasmes une société de hobereaux qui ne vivaient pas autant qu'ils s'ennuyaient à paraître et à disparaître.

Gogol se cherchait une âme ; il ne trouvait que des âmes mortes, y compris chez ses personnages vivants, régulées par le service et la hiérarchie, aiguisées par l'aigreur, désarmées par l'oisiveté. Il se révèle l'âme éperdue de la Russie en quête d'un rien qui rédimerait le tout et son récit s’impose comme le suaire de sa propre âme prochainement morte. Pour introduire un coquin comme Tchitchikov dans la littérature sans s'aliéner le lecteur russe, Gogol avait besoin d'un personnage imperturbable. Partout, on sourit de ses excès et de ses déboires. Dans son cas aussi, la deuxième partie des Âmes mortes se débande, comme si les deuxièmes parties ne réussissaient pas aux auteurs dont la grandeur est dans une trouvaille tels Rabelais et Cervantès. Gogol délaie sa narration dans des considérations pédagogiques qui entament sa veine comique. C’était un moqueur se doublant d'un dévot ou le contraire, l'un entravant l'autre. Finalement, il laissa une œuvre inachevée qui le range parmi les meilleurs poètes comiques russes et il se présenta au ciel avec la brûlure d’une pénitence qui le range parmi les plus benêts des bigots russes. Là aussi, le comique serait le revers de la tragédie. Sur sa tombe on aurait gravé un pleur du prophète Jérémie…


[1] N. Gogol, Les Âmes mortes, Gallimard, 1973, p.158.

[2] Ibid. p.186.

[3] Ibid. p.364.

[4] Ibid. p.42.

[5] Ibid. p.48.

[6] Ibid. p.352.

[7] Ibid. p.66.

[8] Ibid. p.361.

[9] Ibid. p.363.

[10] Ibid. p.160.

[11] Ibid. p.178.