ALBUM DU MONDE : LA BOUTIQUE AUX REVES

12 Oct 2026 ALBUM DU MONDE : LA BOUTIQUE AUX REVES
Posted by Author Ami Bouganim

C’est peut-être le récit d’une retraite que l’on prendrait plus volontiers dans sa boutique où l’on a connu ses meilleures heures et rencontres que dans un asile où l’on se heurterait à des visages qui disent leur déchéance d’en être là et de ne pas en être là. La boutique d’un philatéliste qui a vendu des timbres du temps où l’on échangeait des lettres. La boutique d’un fleuriste qui accordait ses étalages aux saisons du temps où Maya l’Abeille valsait sur les près et pollinisait les imaginations. L’officine d’une chiromancienne liseuse des lignes de la main, tireuse de cartes, diseuse de bonne aventure, avant qu’elle ne soit déclassée par les démêleurs des désirs et les ramoneurs de l’inconscient. Une boutique des brocantes qui n’ont pas trouvé leur chemin à un musée. Une librairie de quartier où l’on proposait des romans-photos, des bandes dessinées et des livres de toutes les saveurs et de toutes les couleurs. C’est une boutique généraliste sur laquelle on se rabattait pour trouver ce qu’on ne trouvait nulle part ailleurs, à laquelle on proposait tout ce dont on ne voulait pas ailleurs.

L’enseigne insinue plutôt que c’était un boudoir où l’on savait trouver un interlocuteur assez inspiré pour exaucer vos rêves plutôt que de les éventer. Les rêves dissonent avec le cours de la vie, ils ne s’inscrivent pas dans sa continuité quoiqu’ils en soient totalement imprégnés. Des jours, des années, des décennies plus tard. Devant le mal que l’on rencontre à poser un critère pour distinguer entre le rêve et la réalité, Schopenhauer a ces belles lignes dans « Le Monde comme volonté et comme représentation » : « La vie et les rêves sont les feuillets d’un livre unique : la lecture suivie de ces pages est ce qu’on nomme la vie réelle ; mais quand le temps accoutumé à la lecture (le jour) est passé et qu’est venue l’heure du repos, nous continuons à feuilleter négligemment le livre, l’ouvrant au hasard à tel ou tel endroit et tombant tantôt sur une page déjà lue, tantôt sur une que nous ne connaissons pas ; mais c’est toujours dans le même livre que nous lisons. » On venait là pour relier les pages obscures des nuits à celles lumineuses des jours. Derrière cette cloison, posée peut-être sur une vitrine, on devine la loge d’une hôtesse trônant sur sa ruche de clients qui s’ouvraient à elle de leurs rêves passagers. Le salon d’une vieille chatte des gouttières et des rues, retirée sous la pression des plis et des rides, qui paresserait désormais ses jours et ses nuits à mettre ses souvenirs en bulles.

Ce serait plus prosaïquement une manière de boucler sa vie, de se retirer pour l’éternité derrière une photo qui susciterait un sourire de deuil sur la vie passée à réparer des poupées, à raconter des ragots, à ravaler des prières, à récurer des berceuses. Le mausolée d’une poésie qui attendrait de se décomposer dans les regards des passants. Le site d’une liquidation heureuse qui dissuade toute reprise car nul ne se risquerait à briser des scellés poétiques, à moins qu’on ne soit de ces hurluberlus qui vivent en humoristes parce qu’il n’est plus suave philosophie que de se résoudre à rire de vivre et à mourir de rire.

Cela dit, il serait intéressant de montrer cette photo à l’IA et de lui demander d’en légender la composition, cela est à la portée de quiconque promènerait sur elle la caméra de son smartphone. Je doute qu’elle se montre aussi prude et allusive que l’auteur nostalgique de ces lignes qui ne peut que revenir sur hier.