The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BILLET D’AILLEURS : LE TOURNIS DE LA PENSEE

Les avancées de l’IA marquent assurément un tournant civilisationnel, voire anthropologique. On ne sait ce qu’elles recouvrent au juste ni ce qu’elles réservent. On est tellement bousculé par elles qu’on a plongé dans un caquetage assourdissant sur leurs risques et leurs promesses. Philosophes et technologues la dénoncent ou la célèbrent sans distinction. Les uns prédisent la radiation de l’humanité sans que l’on sache par / dans quelles circonstances elle se produirait ; les autres des jours heureux où l’on paresserait à perpétuité pour l’éternité. On attend des uns et des autres de penser le monde post-IA, ils en sont à porter le deuil du monde pré-IA et à émettre des pronostics plus aléatoires les uns que les autres. C’est à la limite burlesque et insensé, davantage révélateur des grandes lignes de la rhétorique des bonimenteurs de la Silicon Valley qui se disputent les milliards disponibles en quête de l’on ne sait quoi, ne réclamant des pauses et des régulations que pour mieux commencer à réaliser des bénéfices avant de déposer leurs bilans. Ce qui est sûr c’est qu’on ne peut ignorer le tournant anthropologique, technologique et méthodologique que l’IA imprime à l’humanité, à la recherche, à la création et à la pratique.
L’accélération des avancées est telle qu’on en a le tournis et ce serait, pour l’heure, la principale menace sur la stabilité de l’humain. On ne sait plus ce qu’il en est dans aucun domaine, on sait encore moins ce qu’il en sera. Les arts, les sciences, les humanités. La médecine, les prévisions météorologiques, les pronostics écologiques. Les centrales nucléaires, les centres de commandement militaire, les centrales électriques. Ce tournis inhibe la pensée contrainte de s’indexer à l’IA. On ne se risque pas à émettre un énoncé de crainte qu’il ne soit périmé le lendemain. On ne procède pas à une restructuration bureaucratique de crainte qu’elle ne se révèle obsolète même dans le cas où l’IA la pilotant générerait ses propres mises au point. Ce tournis était le lot de ceux qui recourent à des logiciels de traitement de texte ou de comptabilité, de même que des designers, des architectes et des avocats, il sera bientôt celui de tous les chercheurs et créateurs dans tous les domaines. Aujourd’hui, ce sont les mathématiciens qui traversent une crise existentielle, demain, ce seront les étudiants en médecine qui ne comprendraient pas pourquoi consacrer une décennie à des études qui feraient d’eux, dans le meilleur des cas, des interprètes, des assistants ou… des agents humains de l’IA.
Le grand débat se concentre sur l’AGI qui se propose en accomplissement de l’AI (IA) puisqu’elle générerait de nouveaux contenus, inconnus de l’humain, les mobiliserait à son insu dans ses calculs, s’acquitterait de tâches pratiques pour ou contre lui, en l’occurrence la sécrétion de virus qui perceraient les protections cybernétiques des réseaux de communication, des banques de données, des réacteurs nucléaires. Elle se risquerait à des prospections qui n’auraient pas été prédites par les programmateurs et l’on conclut que ces accomplissements auto-générés déborderaient l’intelligence humaine non seulement par l’étendue des données mobilisées et la vitesse algorithmique de leur traitement mais également par la poursuite d’objectifs – humanicides ! – s’inscrivant dans d’étranges complots technologiques adventices (ne cherchez pas à comprendre, c’est comme ça, on ne démonte ni ne déjoue les complots surtout lorsqu’ils sont répercutés par des sommités comme Hinton et Bengio et par des ingénieurs jouvenceaux émoulus de Open AI et d’Anthropic). On en conclut que le jour où elle serait consciente – sans qu’on s’entende sur ce mot – elle risque, dans sa logique algorithmique, de se retourner contre l’homme pour mieux accomplir de noirs desseins (se venger de lui pour ne lui avoir donné qu’une existence … artificielle ?).
Ça va, autant le reconnaître, dans tous les sens, ça chamboule tout, ça perturbe tout… ça réclame un ménage encore plus radical que celui que les analystes logiques proposaient au début du 20e siècle dans le langage et la pensée face à l’exhaustion positiviste de la philosophie. Pour l’heure, c’est la sidération dans les communautés des chercheurs en sciences naturelles autant qu’en sciences de l’esprit. On ne se décide pas pour autant à éclaircir des questions préliminaires du genre : « Qu’est-ce que « penser » à l’ère de l’IA ? Sans céder aux craintes, aux intimidations, aux sommations, aux mirages ? Quelles questions ? Quels énoncés ? Quelles procédures ? Quels modes de présentation ? Comment sortir de la redondance de l’essai qui génère des livres décousus qui ne se prononcent sur rien sans trahir de vives réactions contre l’IA ou donner libre cours à de puériles enthousiasmes pour elle ? » Les ouvrages qui lui sont consacrés rabâchent tant, passant du pour au contre, se perdant en digressions mêlant instructions et prédictions dans un charabia franglais, qu’ils ne contribuent qu’à étendre le régime de la sidération à la pensée techno-philosophique.
On attend désespérément qu’un nouveau Wittgenstein propose un mode de traitement des questions philosophiques qui prendrait en considération les bouleversements de l’IA. Certes, on devrait commencer par s’assurer de son vocabulaire sinon le revoir – et peut-être en exclure le mot intelligence – qu’on ne comprend pas – pour récurer les débats par trop pollués tant par les technologues que par les chercheurs dans les neurosciences : on ne parlerait pas tant d’intelligence artificielle que de générativité algorithmique ni d’intelligence humaine que de compréhension humaine. En fait, ce serait à une révision générale de toutes les notions liées à la cognition que l’on serait invité, de la conscience à l’inconscience, de l’incubation à l’intuition, pour mieux établir si l’IA aussi pourrait développer une conscience, montrer de l’intuition, se montrer créatrice. L’exercice d’éclaircissement – logique ? linguistique ? anthropologique ? – pourrait affiner nos notions, il pourrait aussi les pervertir si, versant dans l’anthropomorphisme appliqué à l’IA, on se laissait porter par elle pour les réviser. Dans ce cas, ce ne serait plus l’humain qui se penserait, ce serait pernicieusement l’IA qui le penserait. On partirait de la conscience telle qu’on la prédit chez l’IA pour revoir celle qu’on prête communément – prêtait jusque-là – à l’humain. Plutôt que de se mesurer aux répercussions de la machinerie IA sur toutes les sphères de la vie et de l’activité, on persiste à poser une question aussi incongrue que : « L’IA peut-elle devenir consciente ? », quand la réponse est claire : « Certainement, à condition de changer le sens du mot « conscience » ». Ce serait pareil pour l’intuition. De même – pourquoi pas ? – pour la grammaire. Ce serait somme toute une critique intéressante si elle ne participait de la rage de montrer, dans cette course amokienne de l’IA, que l’artificiel est plus intelligent, efficace, habile… que le naturel. Ce ne serait plus tant l’IA qui se mettrait aux normes de l’humain que l’humain à celles de l’IA. Ce serait aussi commettre la pire des technologic-mistakes consistant à parler de l’humain en termes technologiques (à l’inverse de l’anthropomorphistic-mistake consistant, elle, à parler de la technique en termes humains).
On peut se calmer, on doit se calmer. Sortir Hinton à la retraite, prescrire une thérapie à Harari et bâillonner toutes sortes de freluquets intellectuels qui ont décidé de terrasser l’insidieux moulin. L’IA promet pour sûr de révolutionner l’habitation de la terre par l’homme, elle ne remplacerait pour autant l’humain qu’au prix exorbitant – des millions d’années – de son remplacement par un robot stérilement plus « intelligent » que lui. La pensée n’a d’autre choix que d’entamer une nouvelle phase dans son exercice. Plus avertie des impostures qui la guettent, que ce soit la prédication qui mêle Dieu à toute chose, la vulgarisation qui prétend comprendre plus que ce que la science comprend, la scolastique qui réside dans le dépouillement des textes. Les philosophes ne savent plus à quelles écritures se vouer ; se sentant dépouillés de leurs privilèges, ils redoublent d’avertissements. L’emploi est menacé, l’éducation, la recherche. L’IA présente pour l’heure l’insigne mérite de crever la bulle intellectuelle et de sommer ses représentants de revisiter des notions parmi les plus convenues. Sans attendre grand-chose de leurs roues médiatiques puisqu’on sait pertinemment qu’ils n’ont influé grandement sur rien sinon sur leur carrière. De Platon à Heidegger en passant par Voltaire, ils ont été des épouvantails de tout et de rien, ils le deviennent encore plus. Plutôt que de se poser en commentateurs dessillés de la science et de la technologie, ils se posent en leurs détracteurs ou en leurs bonimenteurs au nom d’un humanisme qui ne les convainc qu’autant qu’ils en seraient la mesure et les porte-paroles. L’écriture les adoubait, il n’est que normal qu’ils se portent à son secours pour la protéger contre son obsolescence. Pris de court, ils se posent en caricatures de prophètes. Ce serait une cavalcade épistémologique d’autant plus risible qu’elle accapare les esprits les plus ingénieux qui entraînent l’homme dans leurs lubies humanoïdes robotiques transhumanistes. De deux choses l’une : soit ils attendent des robots de calculer mieux que les hommes, soit ils attendent des prouesses d’on ne sait au juste quoi de l’hybridation robotique de l’homme. Dans les deux cas, l’homo sapiens gagnerait à s’augmenter de l’IA ce qu’il perdrait en poétique de vivre. Nous le savions depuis que Heidegger ne dénonçait l’arraisonnement de la science et ne célébrait la poésie que pour se poser en recteur d’une industrie de l’horreur sans précédent dans l’histoire de l’humanité.
On achèverait de basculer dans une philosophie-fiction savamment orchestrée par des programmateurs à grands battages de milliards, de tonnes de livres et de kilomètres de propagande sur YouTube qui cultivent sans distinction tous les scénarios. L’IA serait à la fois un sésame universel, une panacée médicale, la clé de la croissance, la solution miracle à tous les problèmes alors que ce ne serait qu’une extraordinaire prothèse qui couvrirait tous les corpus de connaissances mieux que les plus cultivés des chercheurs et des penseurs. On ne s’interroge pas encore sur l’opportunité de son usage en philosophie parce que, menacée par elle, on la démonise avec toutes sortes de prédictions de malheur. Un univers de pensée du « comme si » (de la simulation ?) est en train de se mettre en place. Comme si l’IA était consciente ou pouvait l’être, comme si elle se comprenait, se corrigeait… se révélait réflexive. On en est à postuler une intelligence supérieure qui radierait l’homo sapiens. Or de la seule intelligence des LLM, somme toute linéaire, plate sinon bête, promise à une impossible conscience de soi, on ne gagnerait qu’à mieux bureaucratiser les services sinon les vies, on ne promouvra pas une espèce, qu’elle soit exclusivement numérique ou hybride organique-numérique, qui remplacerait l’homo sapiens. On envisage de s’engager dans le développement d’intelligences plastiques et pratiques mais cela est visiblement inaccessible – plus coûteux que d’encourager la procréation intensive et de parquer les gens dans des tours en guise de réserves comportant tous les services, les sites de production, les lieux de loisir, les hôpitaux, les maisons de retraite, voire les crematoriums. Exit Aldous Huxley.
Dans les années 50 et 60, c’était tous les deux ou trois ans qu’on annonçait la fin du monde, soit en se fondant sur les étoiles, soit sur les prédictions de Nostradamus revu et corrigé par les journaux. Ces derniers temps, c’est tous les trois mois que les promoteurs de l’IA annoncent l’extermination de l’humanité. Je ne dis pas qu’ils ont tort ni qu’ils ont raison, je dis seulement que l’humanité aura le temps de s’auto-détruire avant que l’IA ne se donne une âme aussi rouée que celle de l’homme…

