HOMO RIDENS : LE RICANEMENT DE NIETZSCHE

3 Oct 2026 HOMO RIDENS : LE RICANEMENT DE NIETZSCHE
Posted by Author Ami Bouganim

Pour Nietzsche, le rire est censé couronner le pessimisme qui sanctionne l'extrême dissolution des illusions et des consolations métaphysiques. Ce serait l’éclat de lucidité par lequel on s’en secoue. Sinon la vanité de l'homme confine à la comédie : rien n'est plus risible que de le voir et de l'entendre se poser en fin de l'univers. C’est dire qu’on rit de désenchantement et de désillusion. D'abord de soi, de son sérieux et de sa vanité ; puis de l’autre, de sa grandiloquence et de son ridicule. Nietzsche pousse le sarcasme jusqu'à présenter l'homme comme un « comédien de l'univers ». Il raille ses prétendues missions universelles : « Si Dieu a créé le monde, il a créé l'homme pour être le singe de Dieu, comme un perpétuel sujet de gaieté dans ses éternités un peu trop longues. La musique des sphères autour de la terre pourrait alors être le rire moqueur de tout le reste des créatures qui entourent l'homme. La douleur sert à cet immortel ennuyé à chatouiller son animal favori, pour prendre son plaisir à ses attitudes fièrement tragiques et aux explications que lui inspirent ses souffrances, surtout à l'inventivité intellectuelle de la plus vaine de ses créatures – en inventeur de cet inventeur. Car celui qui imagina l'homme pour en rire avait plus d'esprit que lui, et aussi plus de plaisir à l'esprit [1]. »

Zarathoustra est rieur, du moins le veut-il. Il assimile l’esprit de lourdeur, vice de l’esprit, au diable : « Cette couronne de rieur, cette couronne de roses : À vous, mes frères, je jette cette couronne ! J’ai canonisé le rire : Hommes supérieurs, apprenez donc à rire [2]! » Le rire déride, dissolvant le sérieux dans un éclatement insensé du sens. Dans un dialogue entre Pyrrhon d'Elis, fondateur présumé de l'école sceptique, et un Ancien, Pyrrhon donne ses atouts pédagogiques pour enseigner la grandeur aux hommes. Il propose de les mettre en garde contre toute posture intellectuelle : ils doivent se méfier des discoureurs, y compris ceux qui discourent sur la méfiance. Le dialogue se poursuit ainsi : « L'Ancien : Ami ! ami ! Tes paroles elles aussi sont d'un fanatique ! – Pyrrhon : Tu as raison ! je veux être méfiant à l'égard de toutes les paroles. – L'Ancien : Alors il faudra que tu te taises. – Pyrrhon : Je dirai aux hommes qu'il faut que je me taise et qu'ils doivent se méfier de mon silence. – L'Ancien : Tu renonces donc à ton entreprise ? – Pyrrhon : Au contraire. Tu viens de m'indiquer la porte par où il me faut entrer. – L’Ancien : Je ne sais pas trop si nous nous comprenons encore parfaitement ? – Pyrrhon : Probablement non. – L'Ancien : Pourvu que tu comprennes bien toi-même ! – Pyrrhon se détourne en riant. – L'Ancien : Hélas ! mon ami ! Se taire et rire – est-ce là maintenant toute ta philosophie ? – Pyrrhon : Ce ne serait pas la plus mauvaise [3]. » La tragédie représente une tentative d'arracher l'homme à l'horreur de la réalité et à la cruauté de la vérité. Elle propose un manège où l'on se donne contenance. Elle constitue un recours contre le dégoût de vivre. Nietzsche distingue dans la tragédie grecque entre le sublime et le comique. Si dans le sublime, « l'art dompte et assujettit l'horrible », dans le comique il « nous délivre du dégoût de l'absurde » [4]. Le tragique et le comique seraient les deux faces d’une même réalité. On peut en rire ; on peut en pleurer. Souvent, le rire dilue le pleur ; souvent, le pleur dissout le rire. Genette a cette belle formule : « Le comique n'est qu'un tragique vu de dos. »

On ne trouve pas tant de rire dans l’œuvre de Nietzsche qu'une pathétique volonté de rire, qu’il pousse jusqu’à déclarer : « Et soit fausse pour nous toute vérité où il n’y ait qu’un seul éclat de rire [5]! » Pourtant Nietzsche serait dénué de sens de l'humour, prêchant le rire avec un sérieux prussien qui l'aura condamné, plus qu'autre chose, à garder sa chambre sous la garde de sa sœur. Il serait mort de ne pas savoir rire, peut-être aussi de sarcasme, maquillé en humour, exacerbé par l'intarissable vanité de l'homme. Il plaide certes pour l'esprit de légèreté contre l'esprit de pesanteur ou de lourdeur, mais son rire n’éclate jamais pleinement et reste au niveau du ricanement. Du moins n’assure-t-il pas cette santé de l’esprit qu'il attend de lui. On lui trouve des circonstances atténuantes : seul le rire subtile et ironique arracherait l'homme à l'animal. En revanche, sitôt qu’il s’avise de rire aux éclats, il s'attire des reproches : il ne retourne pas à sa condition animale, il régresse en deçà : « Quand l'homme rit à gorge déployée, il surpasse tous les animaux en vulgarité [6]. » On ne rit pas vraiment des aphorismes de Nietzsche ; on les goûte. Sans les digérer ou les cracher – ce qui ne serait pas, autant en convenir, une prouesse. Cela dit, jamais prédicateur du rire n'a été plus sentencieux et plus lourd. Ses « chants de danse et de raillerie contre l’esprit de pesanteur » nous convainquent d'autant moins qu'on sait qu'il a succombé à l'esprit de lourdeur et a inspiré l'esprit de l'abscons, par trop précieux, de Heidegger. Ses disciples n'auraient retenu de lui que des considérations crèvent-rire. Les Allemands auraient encore beaucoup à faire pour acquérir la vertu de rire. Les disciples de Zarathoustra seraient encore plus tristes que leur maître pour le louer en ces termes : « En vérité tu déployais le rire même comme un multicolore firmament au-dessus de nous [7]. »

Préconiser le rire sans réussir à se départir du sérieux serait peut-être la marque du protestantisme. Avant Nietzsche, Kierkegaard marquait un tournant. Dans la pensée ; dans la théologie ; voire dans l'existence. Sa contribution n'est pas sans évoquer celle de l'enfant déclarant le roi nu. La philosophie serait nue ; l'église serait nue ; la vie serait nue. Il tente désespérément de pointer une vie qui, pavée de contradictions, mènerait au martyre davantage qu'au salut. Lui aussi se rabat sur le rire. Le sien rendrait des accents d'écorché. Un rire plus malade que sain, plus sardonique que critique. Sommé par les dieux de choisir entre la beauté, l'amour, la longévité, la puissance et tout ce que les dieux sont en mesure d'accorder, il choisit d'avoir le rire. La réaction des dieux est éloquente : ils éclatent de rire : « J'en conclus que ma prière était exaucée et que les dieux savaient s'exprimer avec goût [8]… »

[1] F. Nietzsche, Le Voyageur et son ombre, § 14, Œuvres I, Robert Laffont, 1993, p.835.

[2] F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, 4.

[3] F. Nietzsche, Humain, trop humain, II, §213, in Œuvres I, pp.909-10.

[4] F. Nietzsche, La naissance de la tragédie, in Œuvres, Vol. I, p.59.

[5] F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, D’anciennes et de nouvelles tables.

[6] F. Nietzsche, Humain, trop humain I, § 553, Œuvres I, p.668.

[7] F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Œuvres II, Le Devin.

[8] S. Kierkegaard, Ou bien… Ou bien, p. 49.