LE CHANT DU LIVRE : LE RALE AIESQUE

27 Sep 2026 LE CHANT DU LIVRE : LE RALE AIESQUE
Posted by Author Ami Bouganim

C’est de nouveau la rentrée des livres et celle-ci, comme les précédentes, s’accompagne d’un scandale. Je ne me souviens pas plus de celui de l’an passé que des noms des lauréats des différents prix ; je ne saurais prédire celui de l’année prochaine. Même si l’on retrouve souvent les bénéficiaires des scandales passés dans les cercles des commentateurs des scandales actuels et qu’on les retrouvera, inamovibles, dans les scandales à venir. En France, la littérature est si prometteuse, si fabuleuse surtout, qu’elle se laisse volontiers portée par le scandale. Je ne sais si Thélyson Orélien a écrit son livre ou non, je n’en trouve pas moins le chahut autour de lui si risible qu’on devrait lui accorder un quelconque prix de consolation comme plagiaire amateur ou scribouillard émérite. Je suis de ceux qui laissent les rentrées décanter pendant des années avant de plonger dans les livres primés si toutefois leurs titres résistent à la malheureuse amnésie qui, dans cette monstrueuse et licencieuse reproduction du livre, guetterait l’humanité enlivrée. On ne peut décemment attendre d’une coterie de mauvais écrivains, mauvais éditeurs et mauvais critiques (ne me dites pas que vous êtes de ceux qui distinguaient encore entre eux) de me dicter mes choix de lecture, d’autant que j’ai toujours été mauvais en dictée et que mon vertige face à l’immense bibliothèque du passé, consacrée par des générations de lecteurs, ne cesse d’augmenter avec l’âge. Je n’ai que vingt-quatre heures par jour pour couvrir le centième de ce qu’un intellectuel français moyen cite comme titres dans une seule émission de télé, je ne vais pas consacrer ce qui me reste à vivre pour découvrir Beigbeder ou Despentes. Traitant du cas de Poe, de sa mise à l’écart par les lecteurs de ne sais quel Grasset ou son ancêtre, Baudelaire, qui passe pour avoir soulevé des scandales autrement plus glorieux et connaître des déboires plus magnifiques que ceux qui pavent le chemin littéraire d’un Thélyson Orélien, écrivait : « Un comité de littérateurs [...] fut chargé de juger les productions. Toutefois, ils ne s'occupaient guère de les lire ; la sanction de leurs noms était tout ce que leur demandait l'éditeur » (C. Baudelaire, « Etudes sur Poe », La Pléiade, vol. II, p.260).

Je ne lirai pas plus le livre de Thélyson Orélien que je n’ai lu des millions d’autres, nés de liaisons occultes avec des nègres, conçus en toute honnête ou, comme il se doit en littérature, en toute malhonnêteté, sur des claviers légitimes ou racoleurs. Dans les Caraïbes, les Amériques, les Républiques baltes, les empires asiatiques. Du 20e siècle autant que du 19e pour ne pas parler de l’incestueux 21e. C’est trop, je suis débordé, c’est malsain. « Je ne lis plus » serait encore la meilleure proposition pour une épitaphe sur ma tombe. Si tous ceux qui l’adoptaient me versaient des droits d’auteur, je serais riche pour l’éternité. Je ne demande pas même qu’on me lise, mon nom ne dirait rien, ma littérature encore moins. J’écris pour tromper mon ennui de lire, sur tout et sur rien, dans tous les sens, pour plaider le pour et le contre, dans toutes les langues qui se présentent, et en cela l’IA ne pourra pas rivaliser avec moi, encore moins se ridiculiser à me ridiculiser. Je n’ai pas lu le dernier de X, je ne lirai pas son prochain. Même s’il est couronné par le Goncourt (on n’a trouvé que ces deux sociopathes pour couronner la production française) ; même s’il reçoit le Nobel. J’ai tant de retard à rattraper qu’on devrait marquer une pause – de nouveau – dans l’allocation de ce prix.

Je ne sais, pour tout dire, si la sphère littéraire compte plus de livres que de prix ou le contraire. Chaque année, naît un prix au moins, meurt un prix au moins. Il n’est pas un auteur disparu depuis un demi-siècle, à l’instar d’André Malraux ou de Fernando Pessoa, qui ne se donne une nouvelle carrière comme prix. On n’est jamais en manque de nouveaux prix. Je veux pour exemple le prix Décembre, je ne sais qui l’accorde et pour quels ouvrages. Décembre ce sont les fêtes et les cadeaux de fin d’année. On peut tout autant accorder un prix par mois. Dans ce registre, le prix Vendredi inviterait à créer un prix Dimanche et un prix Shabbat. On a lancé un Grand Prix des bibliothèques et l’on se demande quand l’on annoncera un prix des kiosques, des bouquinistes, des puces, voire des toilettes qui passent pour l’un des lieux privilégiés de lecture. Les Espaces culturels E. Leclerc se sont donné le prix Landerneau avec un jury composé de 200 lecteurs-consommateurs dont 12 sont invités à Paris pour désigner le lauréat avec E. Leclerc en personne. Désormais, ce sont toutes les librairies qui se respectent un tant soit peu qui délivrent leurs sélections. La librairie Maruani dans le 13e arrondissement de Paris « dispose d’un espace gourmand où l’on accompagne sa prospection des livres de pâtisseries ou de plats salés selon les livres ». Sans parler des innombrables prix de poésie, plus nombreux que les lecteurs de cette triste mendiante, qui donnent le tournis. On doit se résoudre à créer un Prix du meilleur roman non publié qui donnerait droit à sa publication par une Agence pour la sauvegarde du livre. Ce n’est pas d’aujourd’hui, il est vrai, que la France est le royaume des prix. Le mémorable tableau d’honneur, de la maternelle au cimetière, était sanctionné par les prix de fin d’année dont le prix d’excellence dans toutes les matières. Les prix n’auraient disparu de l’école que pour rebondir sur la scène littéraire. C’est une pernicieuse loterie soigneusement aiguillée par les éditeurs et les grandes enseignes. On se pousse les uns les autres, on se liquide les uns les autres. Rien n’est plus convoité que ces prix. Ce sont eux qui tirent les locomotives littéraires pour leur éviter de s’acheminer au pilon. Les médias suivent toujours. Ils ne se permettraient jamais de dénoncer les collisions, les renvois d’ascenseurs, l’esprit de clique, les tractations en coulisses, les cuisines, les menus. Le regretté Pivot, qui ne ménageait pas ses invités, déclarait : « On n’a pas de fauteuil à l’Académie Goncourt, on a un couvert. » C’est dire, avec mes problèmes de tripes, que je n’ai rien à chercher du côté de Drouant.

On se souviendra de Thélyson Orélien plus sûrement que du Goncourt de l’an passé ou celui de l’année prochaine, voire que Alain Minc ou Jacques Attali, plagiaires méconnus. Qu’il ait écrit son livre de la main gauche ou droite, avec ou sans l’assistance de l’IA, qu’on moque son style ou l’encense, qu’on stigmatise son provincialisme québécois ou sa couleur haïtienne, il marque le tournant AIsesque dans la production littéraire que j’incite depuis des années à nous lâcher l’esprit en prenant des vacances méritées (pensez à cette pauvre Amélie Nothomb) sur cette chronique. C’est avec son parcours éditorial, plus intéressant à n’en pas douter que celle qu’il raconte dans son livre, lui ou un autre, l’aura de l’écrivain qui, pour pasticher l’attachant Benjamin, en prend pour son grade. Celle des éditeurs, des critiques, des sélecteurs, des médias aussi. C’est le livre qui émettrait ses premiers / derniers râles. L’écrivain raconte des histoires plus ou moins intéressantes, il allonge des phrases avec plus ou moins de bonheur, il contribue à notre intelligence du monde et de soi ou accable son intelligence du monde et de soi – il n’influe souvent en rien, presque rien, sur la marche du monde. Ses interventions hors papier sont souvent déplacées et intempestives et quand il trône sur un perchoir derrière une caméra ou siège dans un cercle de commérage, on a du mal à distinguer chez lui entre posture et imposture. Surtout chez ceux qui n’arrêtent pas de se répéter et qui, desservis par l’âge, se mettent à radoter. Il en est même pour se désigner des héritiers, à l’instar de l’inénarrable BHL, qui s’est donné un brouillon puéril, son strapontin sur les plateaux télévisés, en ce Nathan Devers, prochaine coqueluche de Dior, qui croit tout dire en ne disant rien. Dans « Mémoires d’Outre-tombe » Chateaubriand souligne la démesure de l’illusion sur son talent qui nourrit la création. On n’écrirait que par et dans cette illusion : « Je parierais que tel auteur qui lit cette phrase se croit un écrivain de génie, et n’est pourtant qu’un sot. »

Ce n’est pas Thélyson Orélien qui est en question ni sa notoriété, il se rattrapera avec un livre relatant ses déconvenues sur les planches littéraires de Paris. De sa main ou de celle d’un autre. On se l’arrachera plus ou moins qu’on ne s’est arraché « La Légende » de Boualem Sansal. Les accusations ou les soupçons portés contre lui huilent la prochaine campagne publicitaire autant que l’actuelle. Il ne devrait pas s’offusquer de la criaille des baudets, les lettres n’ont pas grand-chose à dire qu’à se dire et elles ne le disent rien mieux qu’en suscitant un scandale. C’est toute la création qui serait en question. La peinture, la sculpture… la mode. Sans parler bien sûr des essais que leurs auteurs, économistes, sociologues, politologues, conseillers stratégiques de tout et de rien, débitent plus vite qu’ils ne lisent le dixième des livres qu’ils citent. La création traînera désormais le soupçon d’être produite, totalement ou partiellement, avec l’assistance de l’IA. C’est une nouvelle création qui s’annonce, une nouvelle génération, voire une nouvelle critique qui, on doit en convenir, connaît la pire débâche depuis que Diogène s’acharnait contre les grammairiens homériens d’Alexandrie. Je n’ai jamais attendu de révélations chez les auteurs portés par les rentrées littéraires, savamment mis en lice par les charges publicitaires des uns et des autres, pour l’attendre de celle-ci ou des prochaines. J’avoue que je me fierais plus volontiers à un prix décerné par l’IA que par ces chapelles trop humaines pour dénicher un génie dans des bottes littéraires de plus en plus lourdes. Hugo sème dans son œuvre des allusions au livre. Dans « Les Misérables », il met dans la bouche d’un misanthrope dont on ne sait s’il est émeutier par conviction ou par misanthropie : « J’ai passé tout à l’heure rue de Richelieu devant la grosse librairie publique. Ces tas d’écailles d’huîtres qu’on appelle une bibliothèque me dégoûte de penser. Que de papier ! que d’encre ! que de griffonnage ! On a écrit tout ça ! Quel maroufle a donc dit que l’homme était un bipède sans plume ? »

Le papier est d’abord de chiffon, le livre est désormais un chiffon dont on se sert pour souiller ou récurer son esprit et qu’on ne cesse de recycler pour produire plus de livres. Posez la plume, il n’y a plus rien de nouveau à écrire, l’IA en sait plus que vous et sera bientôt plus douée que vous ; passez, il n’y a plus rien de nouveau à lire, on n’a cessé de se documenter, de plagier, de AIer. Je ne recours pas pour ma part à la correction automatique, c’est elle qui me talonne et je lui en suis reconnaissant.

Photo : Léon Cortès (1882 - 1969), Bouquinistes de Notre-Dame (1949)