NOTE DE LECTURE : NICOLAS GOGOL, LE REVIZOR (1838)

20 Oct 2026 NOTE DE LECTURE : NICOLAS GOGOL, LE REVIZOR (1838)
Posted by Author Ami Bouganim

 

C’est une Russie qui reste, quoi qu’elle fasse, provinciale. Une société hiérarchique où l’on se croit plus malin que les autres et où il se trouve toujours un supérieur pour vous chercher la petite bête. L’incurie administrative autorise tous les excès et écarts. Chacun abuse des autres et tous en auraient la conscience sur le qui-vive. Le jour où l’on annonce la visite d’un Revizor, c’est toute la classe dirigeante de l’on ne sait quel patelin qui se mobilise pour passer l’inspection sans encombre. Le gouverneur, plus corrompu que ses subordonnés, étale ses turpitudes en passant en revue les leurs. Le médecin est pour laisser la nature prononcer ses diagnostics, le responsable de la maison de bienfaisance pour laisser végéter ses pensionnaires, le directeur de l’école pour laisser ses enseignants inculquer leur science à leur guise : « Ah ! ce n'est pas une sinécure que la carrière de l'enseignement. Il faut se méfier de tout, chacun s'en mêle, chacun veut montrer que lui aussi est intelligent » (I,1). Le gouverneur ne s’en observe pas moins le critère de la bonne gouvernance : « Quand l'ordre règne dans la ville, que les rues sont balayées, les prisonniers bien traités et qu'il n'y a pas trop d'ivrognes… que puis-je désirer de plus ? » (III,5). Dans l’esprit des principaux concernés, cette inspection impromptue n’annonce rien moins qu’une guerre avec les Turcs à l’instigation des Français.

Sitôt alertés de sa présence à l’auberge, on se précipite pour lui présenter ses hommages et se préserver de ses sanctions. Ils sont tous corrompus, il n’est aucune raison pour qu’il ne soit pas corruptible. Or on se méprend sur l’identité du personnage. Ce n’est qu’Ivan Alexandrovitch Khlestakov, un jeune aventurier qui a tout perdu aux cartes à Pétersbourg et qui tente de regagner la propriété de ses parents. Il est si dépouillé qu’il n’a pas même de quoi calmer sa faim et celle de son cocher alors que sa maxime est : « À quoi bon vivre si ce n'est pour cueillir la fleur du plaisir » (III,5). Dans un premier temps, il tente de lever le malentendu. Mais les gestionnaires de la ville ne démordent pas de leur erreur. Plutôt que de l’arrêter pour impayés, comme le réclame l’hôtelier, le gouverneur décide de le débusquer de ce qu’il prend pour une simulation : « Il faut y aller carrément. Il veut garder son incognito. Eh bien, nous aussi nous allons jouer le jeu ; on va faire semblant de ne pas savoir qui il est » (II,8). On cherche la meilleure manière de le soudoyer sans qu’il ne s’en offusque, qui à « lui offrir cela sous forme de don de la part de la noblesse pour un monument quelconque » (IV,1). Sitôt que Khlestakov réalise le malentendu, il se laisse prendre pour le Revizor. Ses extorsions ne cessent d’augmenter. Il se permet même d’emménager dans la demeure du gouverneur, de courtiser sa femme et de demander la main de sa fille. Il est écrivain, il est ministre, bientôt il sera maréchal, d’autant qu’il ne cesse de chanter les louanges de Pétersbourg dont il serait une vedette. Pourtant il ne paie pas de mine, c’est un faiseur, un gringalet ou, pour le dire dans les termes du gouverneur, « une mouche à qui on a rogné les ailes ».

Sitôt que la nouvelle de la venue du Revizor se répand dans la ville, c’est le défilé des notables. Ils se laissent extorquer par Khlestakov, plutôt cela que d’être inspectés. Le plus mielleux reste Bobtchinski : « Je vous demanderai très humblement, lorsque vous irez à Pétersbourg, dites là-bas à tous les grands seigneurs, aux sénateurs, aux amiraux, dites-leur : « Voilà, Votre Excellence ou Votre Altesse, dans telle ville vit un certain Pierre Ivanovitch Bobtchinski. » Oui, rien que cela : « vit un certain Pierre Ivanovitch Bobtchinski. […] Et si par hasard vous rencontrez l'empereur, dites à l'empereur aussi : « Voilà, Sire, dans telle ville vit un certain Pierre Ivanovitch Bobtchinski » » (IV,7). Khlestakov est également submergé de pétions qui relatent les abus et les exactions du gouverneur. Artème, chargé de la bienfaisance, balance sur tout le monde. Il s’improvise délateur universel pour se protéger, parce que ce serait la norme dans une société aussi corrompue. Il n’en congratule pas moins le gouverneur pour les prochaines noces de sa fille en des termes qu’il veut flatteur : « Ce n'est pas la destinée, mon cher, la destinée est une dinde ! C'est le mérite qui est récompensé !” (V,7). Sitôt Khlestakov parti, sur le seul mirage d’un déménagement à Pétersbourg, le gouverneur entreprend de sévir contre les protestateurs et les pétitionnaires : « En voilà une sale engeance de Judas ! Attendez un peu, mes agneaux ! Jusqu'ici je vous en ai fait avaler jusqu'à la moustache, vous en aurez maintenant jusqu'à la barbe ! Tu m'inscriras tous ceux qui sont venus se plaindre de moi et en premier les écrivailleurs, les écrivailleurs qui leur ont tourné leurs pétitions… Tu m'inscriras tous ceux qui sont venus se plaindre de moi et en premier les écrivailleurs, les écrivailleurs qui leur ont tourné leurs pétitions. Et annonce-leur pour qu'ils le sachent : voilà l'honneur que le bon Dieu envoie au gouverneur ; il marie sa fille — non pas à un homme quelconque, mais à quelqu'un comme le monde n'en a encore jamais vu, et qui peut tout, tout, tout ! Annonce-le bien pour qu'ils le sachent tous ! Gueule-le sur les toits, à son de cloche, n… de D… ! Du moment que c'est un triomphe, que ce soit un vrai triomphe ! » (V,1). On imagine la gaieté du public qui se moque aux dépens du gouverneur, de sa femme, et de leurs complices.

La nouvelle de la méprise générale tombe de la bouche du directeur des postes qui ne répugne pas à ouvrir le courrier : « Le fonctionnaire que nous avons pris pour le Revizor n'était pas le Revizor ! » (V,8). Il a ouvert la lettre que Khlestakov adresse à un ami de Pétersbourg (Pouchkine ?). Sa lecture tourne à la curée générale. Gogol se délie, Gogol se déchaîne, Gogol exulte. Il prend la revanche de Khlestakov contre toute cette galerie de faux-collègues. Le gouverneur bien sûr, sa femme et toute sa sotte compagnie. Khlestakov conclut sa lettre en ces termes : « … Au reste, tous ces gens sont très braves et très accueillants. Adieu, mon cher Triapitchkine. Suivant ton exemple, je veux moi aussi me lancer dans la littérature. On s'embête à la fin, mon vieux, et l'on aspire à une nourriture plus spirituelle » (V,8). Gogol ne se contente pas de la lecture de la lettre, il met dans la bouche du gouverneur une tirade qui reste un morceau d’anthologie du théâtre gogolien sinon universel : « Regardez-le, non mais regardez-le, toute la chrétienté, le monde entier, regardez-le ce gouverneur berné ! (…) Vieille bête, va ! Triple animal ! Gros imbécile, qui prend un godelureau, une mauviette pour un personnage d'importance !… Et le voilà qui roule maintenant sur la route en faisant tinter ses grelots !… Il va répandre cette histoire à travers le monde. Non seulement tu deviendras un objet de risée, mais il se trouvera encore quelque barbouilleur, quelque écrivassier pour te fourrer dans une comédie… Il ne reculera ni devant le titre ni devant le grade… Voilà qui est vexant… Et tous se mettront à rire et à applaudir comme des imbéciles !… De quoi riez-vous ?…  C'est de vous-mêmes que vous riez !… Ah ! Je vous aurai ! Que je les tienne seulement, tous ces gratte-papiers ! Barbouilleurs, maudits libéraux, sale engeance du diable ! Je voudrais te les fourrer tous dans un sac, les piler en farine et les livrer en cadeau au diable, qu'il en fasse ce qu'il lui plaît… (…) Je n'arrive pas à m'en remettre. Décidément, quand le bon Dieu veut vous punir, il commence par vous ôter la raison. En quoi ce freluquet ressemblait-il à un Revizor ?… En rien, absolument !… Pas l'ombre d'une ressemblance. Pas cela !… (...) Et tous, tout d'un coup : « Le Revizor, le Revizor ! » » (V,8).

C’est une farce davantage qu’une comédie, qui se perpétue à l’insu des personnages, ce n’est peut-être pas un général, ce n’en est pas moins « un général à rebours », plus et moins qu’un général, et le comble c’est qu’il déclare son amour à la mère et demande en sa présence la main de la fille. L’auteur se garde de dissiper le malentendu, tout son art consistant à le compliquer. La seule personne à en sortir indemne serait encore la fille du gouverneur que sa mère n’arrête pas de rabrouer et encore se trouve-t-elle abandonnée par un prétendant qui promettait de l’arracher avec ses parents à la triste et lamentable vie de province. Ils se voyaient à Pétersbourg, le gouverneur avec le grade de général, son épouse avec la meilleure maison : « Et moi, je veux que notre maison soit la première de la capitale, que ma chambre soit tellement parfumée d'ambre qu'on ne puisse y entrer sans avoir à fermer les yeux de plaisir » (V,1). La farce se présenterait comme une tragédie qui se donnerait en dérision. On ne débat pas de grandes questions mais de petits accommodements domestiques dans une société si impressionnée par l’autorité qu’elle tremble pour un rien et perd ses esprits sitôt que ses membres se trouvent en présence d’un gradé. C’est ainsi que Louka, l’inspecteur des écoles, se demande le plus shakespearien du monde s’il peut se permettre ou non de prendre la cigarette que lui propose le Revizor : « En voilà une histoire ! Je n'avais pas prévu cela. Prendre ou ne pas prendre ? » (IV,5).

C’est d’une telle virtuosité théâtrale, si bien soutenue, qu’on considérerait volontiers cette pièce comme un premier modèle de comédie moderne invitant une perpétuelle adaptation. Ce serait une introduction à Gogol, ce serait aussi son grand-œuvre qui survivra, je ne sais sous quelle forme, au papier, aux planches et aux écrans.

Photo : Chagall, Circus.